Au Festival International Shakespeare de Craiova, pas besoin de GPS

Du 20 au 24 mai 2026, j’ai participé au stage de l’AICT destiné aux jeunes critiques, coordonné par Aglika Oltean, dans le cadre du Festival International Shakespeare de Craiova. Cette expérience m’a offert l’occasion rare d’observer comment une ville entière peut se mobiliser autour d’une cause culturelle. Le Festival Shakespeare de Craiova n’est pas seulement le festival du Théâtre National « Marin Sorescu » : c’est le festival de Craiova elle-même. Un festival porté par ses habitants.

Dès mon arrivée à la gare routière de Pelendava, j’ai eu l’impression que la ville s’était mise en habits de fête : drapeaux aux couleurs du festival, écrans géants diffusant le programme, et surtout des rues peuplées de visages souriants, accueillants et chaleureux.

J’ai réussi l’exploit de me perdre deux fois en une seule journée : une première fois en cherchant l’Hôtel Prestige, puis une seconde en me rendant au Théâtre National « Marin Sorescu ». Et, chaque fois, quelqu’un est venu à mon secours. Non pas simplement pour m’indiquer le chemin : on m’a accompagnée. Des inconnus ont quitté leur propre trajet pour me conduire jusqu’à destination, tout en me racontant les spectacles ou concerts pour lesquels ils avaient acheté des billets.

C’était une expérience inédite pour moi. Me perdre m’arrive souvent, même à Chișinău. Il m’arrive parfois de me perdre avec un GPS activé. À Craiova pourtant, je n’en avais même pas. Et j’ai vite compris que je n’en avais pas besoin.

Une présence particulièrement importante pour moi, mais certainement aussi pour les autres jeunes critiques, du moins ceux du groupe francophone coordonné par Aglika Stefanova Oltean (Hanna Laborde, Anita Angelova, Alex Dachev, Rozalie Andelova, Alina Arkannikova) fut Amalia Tănase. Elle a veillé à ce que nous nous sentions à la fois chez nous et contemporains de Shakespeare, ou peut-être l’inverse. Grâce à elle, nous ne nous sommes pas perdus dans le dédale des salles et des événements du festival, et nous avons eu la chance d’en découvrir un grand nombre.

Nous avons assisté à la conférence internationale « Shakespeare est-il encore notre contemporain? Repenser le Barde dans un monde qu’il n’aurait jamais imaginé », ainsi qu’à l’Assemblée générale du Congrès mondial de l’AICT/IATC. Ces expériences, ajoutées aux ateliers du stage et aux spectacles vus chaque soir pendant mon séjour à Craiova: Titus Andronicus: Reborn, mis en scène par Ryunosuke Kimura (Compagnie KAKUSHINHAN, Japon); Ophelia-s, création de Nicole Mossoux et Patrick Bonté à la croisée du mouvement, de l’émotion, de l’image, de la danse et du théâtre (Belgique) ; Roméo et Juliette de Saburo Teshigawara (Japon); Ofelia.Afterlife de Dan Coman, mis en scène par Antoaneta Cojocaru (Laboratorul de Artă, Roumanie); Le Roi Lear, mis en scène par Silviu Purcărete au Théâtre National « Marin Sorescu » — m’ont donné le sentiment d’appartenir à un écosystème vivant, organique et étonnamment cohérent.

Moment du spectacle Titus Andronicus : Reborn, mis en scène par Ryunosuke Kimura, une production de la compagnie théâtrale KAKUSHINHAN (Japon).

L’une des impressions les plus fortes que m’ont laissées ces spectacles est qu’ils ont commencé, du moins à mes yeux, à dialoguer entre eux. En les considérant ensemble, une orientation esthétique très claire se dessinait : Shakespeare n’est plus traité comme un auteur patrimonial placé derrière une vitrine culturelle ; il est projeté avec force dans le présent et mis en dialogue avec les sensibilités, les angoisses et les tragédies contemporaines.

Qu’il s’agisse de créations élaborées dans le langage de la danse contemporaine ou du ballet, ou de mises en scène qui recontextualisent radicalement le texte original, comme Titus Andronicus: Reborn de Ryunosuke Kimura: toutes semblaient suivre cette même direction.

J’y ai observé une esthétique théâtrale hybride, où des éléments traditionnels coexistent avec les technologies contemporaines : écrans, effets spéciaux, amplification sonore, projections et images cinématographiques. Le spectacle cherchait une prise directe sur le réel, une proximité avec le spectateur d’aujourd’hui et son langage visuel.

Titus Andronicus: Reborn construit un dialogue surprenant entre des éléments inspirés du théâtre Nō japonais et des signes ultra-contemporains: microphones, projecteurs agressifs, explosions, une voiture sur scène et une scénographie proche de notre culture visuelle actuelle. Le fil qui relie ces éléments apparemment incompatibles est la présence d’un jeune garçon qui écoute au casque l’histoire de Titus Andronicus et se demande, presque au nom de sa génération : pourquoi regarder aujourd’hui un tel spectacle? La question est adressée directement à Shakespeare lui-même, représenté sous la forme d’un corbeau.

L’enjeu du spectacle semble précisément résider dans ce pont entre les atrocités d’il y a quatre cents ans et les violences du présent. En regardant la représentation, j’ai eu le sentiment que la tragédie passait à travers la sensibilité d’un jeune spectateur contemporain. Si autrefois certains actes de violence étaient perçus à travers les codes et l’imaginaire d’une époque donnée, aujourd’hui ils traversent inévitablement les images et associations de notre monde contemporain, un imaginaire mondialisé, fragmenté, construit à partir de références communes et d’expériences visuelles collectives.

Dans l’imaginaire des jeunes générations, certaines images surgissent presque automatiquement en association avec certaines réalités. Le spectacle ne se contente pas d’actualiser Shakespeare : il l’oblige à traverser la mémoire visuelle et émotionnelle du présent.

Ainsi, la scène du viol de Lavinia est représentée dans une atmosphère de discothèque, alors que, dans le texte original, l’atrocité se déroule dans une forêt. Le jeune garçon la reconstruit à travers son propre imaginaire. Dans la même logique, une partie de chasse est remplacée par une partie de golf, détail révélateur de la manière dont notre imaginaire contemporain traduit et réécrit l’univers shakespearien.

De manière différente, mais dans une direction similaire, des spectacles comme Ophelia-s, Roméo et Juliette de Saburo Teshigawara ou Ofelia.Afterlife déplacent l’accent du récit vers le corps, l’image et l’émotion. Les personnages shakespeariens n’apparaissent plus seulement comme des figures littéraires, mais comme des présences fragiles, contemporaines, presque reconnaissables dans leurs inquiétudes et leurs vulnérabilités.

Photographie tirée du spectacle Ofelia.Afterlife de Dan Coman, mise en scène par Antoaneta Cojocaru, Laboratorul de Artă (Roumanie).

Peut-être est-ce là l’une des propositions les plus fortes du festival cette année: non pas seulement des spectacles sur Shakespeare, mais des spectacles qui tentent de découvrir ce que Shakespeare peut encore dire à un spectateur vivant au milieu des écrans, des guerres et des crises permanentes.

Je ne connaissais les éditions précédentes du festival qu’à travers les récits de collègues ou ce que j’avais lu en ligne. Cette année, je l’ai vécu directement. Et j’ai compris que l’un de ses grands mérites est de transformer le théâtre en une expérience qui dépasse les murs d’une institution pour investir la ville entière.

Depuis sa création en 1994 par Emil Boroghină, avec le Théâtre National « Marin Sorescu » et la Fondation Shakespeare, le festival s’est construit autour de thématiques spécifiques. Celle de cette édition était: WILL matters.

WILL matters : un jeu de sens qui parle simultanément de Shakespeare et de la volonté. De la capacité d’imaginer et de construire. De la manière dont la volonté peut devenir matière. Et cette matière, cette année, représente: 450 spectacles venus de 70 pays, présentés dans plus de 60 espaces différents. S’y ajoute un élément récent, introduit sous la direction du nouveau président du festival, Vlad Drăgulescu: Shakespeare Village, proposant 40 concerts et 30 spectacles, recréant la vie élisabéthaine dans un format contemporain.

WILL matters ! William compte. Chacun d’entre nous compte dans ce festival. Notre présence compte, où que nous soyons dans le monde. Il suffit d’avoir de la volonté, car la volonté crée tout ce qui nous entoure.

Maria Ivanov, Hanna Laborde, Jean-Pierre Han, Aglika Oltean

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