Dancing Queen par Felicia Mihali

Présente à la Foire du Livre de Bruxelles en mars 2025 avec une variété de titres publiés par Éditions Hashtag, sa propre maison d’édition, Felicia Mihali a apporté une partie de sa création sur le territoire belge. J’ai choisi Dancing Queen, généreusement dédicacé par l’auteure, et j’ai essayé de faire sa connaissance au comptoir des dédicaces et de comprendre la distance que l’auteure transgresse dans ses écrits par rapport à la culture dominante, l’angle sous lequel elle positionne la littérature roumaine à travers ses écrits qui dévoilent la société roumaine à travers la voix principalement féminine de ses personnages.
L’héritage de la vie intellectuelle est le cadre que l’auteure utilise comme toile de fond pour développer l’intrigue d’un roman d’analyse psychologique partant du principe de l’unicité de la vie intérieure, de l’expérience affective féminine et des leviers de salut présents partout dans le livre-appartement dont la clé semble être détenue par plusieurs personnages-profils psychologiques. Un livre sur la vie et la mort, mais aussi sur le récit des archétypes féminins. Le scalpel avec lequel l’auteure opère la vie narrative de ses personnages, telle une narratrice caméraman intrusive, mais en même temps profondément cérébrale, recommande Felicia Mihali pour une mise en scène des profondeurs humaines.
La journaliste Felicia Mihali analyse une situation aussi concrète qu’invraisemblable, une expérience psychologique menée dans l’ombre de l’existence du peintre Marc, un retour du passé dans un présent d’analyse des souvenirs et de compréhension de l’héritage reçu. Otilia, Sonia, Angela et Zoé accomplissent tour à tour une partie d’un testament avant même qu’il ne soit conclu. Les vies entremêlées des personnages se rencontrent dans de petits fragments communs, se racontent dans une atmosphère de deuil métaphorique, la clé de l’appartement bucarestois avec des noyers aux fenêtres ouvre la même pièce, mais une suite d’esprits avec des souvenirs individuels. Le but que l’appartement reste tel qu’il était dans la jeunesse de Sonia et la maturité de Marc, malgré une histoire nationale qui a connu des hauts et des bas, malgré les vies personnelles dans la vie commune concrète ou illusoire, devient le but de la littérature, de rester vivante dans la conscience des lecteurs.
Dans cette histoire, se mêle un parfum de l’entre-deux-guerres, de la littérature d’autrefois, puis intervient le réalisme de l’histoire racontée par Marc à la limite de la perception de Sonia, le camouflage de l’Ouest dans l’Est imperceptible d’un point de vue artistique, sous les yeux de la censure vigilante, mais en plein déroulement dans l’atelier étudiant. Un livre qui analyse en profondeur l’époque communiste en Roumanie, non pas en relatant des perspectives officielles, mais en s’immisçant dans un univers domestique qui a souffert de la pensée collective de l’époque, mais aussi des changements en cours. L’auteure dépeint la polyvalence de la perception artistique, les personnages féminins sont eux-mêmes des tableaux de vies, de la ville à la campagne, du philosophique au pratique, du rudimentaire au sophistiqué, de la jeunesse à la vieillesse, de la naïveté à la sagesse. On a l’impression que Marc vit en peignant la réunion des muses qui ont soutenu son existence. Toutes ces suppositions imaginaires qui s’ouvrent comme des parenthèses dans le discours intérieur de Sonia, une rétrospective, un jugement sur ce qui aurait pu être, mais aussi une acceptation, sont des vecteurs de réconciliation avec le passé. Les accessoires des années communistes sont exprimés à travers un éventail de situations facilement reconnaissables par leur comportement prévisible, leur vocabulaire et leur mentalité spécifiques.
Felicia Mihali ne se contente pas d’élaborer une situation personnelle, elle décrit une époque à travers ses symboles mêmes, apportant ainsi à la littérature roumaine contemporaine une vision nouvelle d’un passé revisité. Le voyage même de Montréal à Bucarest et retour sert à cadrer et à marquer la distance par rapport au passé et à un éventuel avenir. La circonspection envers la culture de base, la méfiance envers certains personnages et la curiosité envers ce que sont devenus d’autres évoluent en moments de doute ou de certitude que Sonia vit à propos de cet héritage métaphorique contenu dans l’héritage concret. La remise en question de la condition féminine s’avère alambiquée et quelque peu illusoire, nous plaçant face à une illusion d’optique. Le personnage féminin est multiplié, chaque muse représentant une période de la vie, de la vieillesse d’Otilia à la jeunesse de Zoé.
Dancing Queen est la métaphore d’une époque fastueuse dans la vie de ses personnages. Silvain et Victor sont les béquilles de Marc, tandis qu’Otilia, Angela et Zoé sont plutôt les cailloux lancés vers Sonia, menaçant son rôle de Dancing Queen. La tromperie de la réalité communiste par l’art, la musique rencontre le réveil dans la réalité globale illusoire : „-Beaucoup de femmes n’ont pas eu le choix. Regarde celles qui ont reussi en ce pays. Elles sont presque toujours la fille l’epouse, l’amante de quelqu’un. (…) – On n’est plus là, dit elle (…) – On sera toujours là, ici et ailleurs, dit Sonia plus calmement.”
Le sous-texte culturel sur lequel Felicia Mihali mise dans ses romans est la présentation des traditions roumaines, des coutumes culinaires expliquées dans leur contexte afin d’éduquer un éventuel lecteur étranger qui pourrait comprendre la logique de certaines manifestations: „-Je pense qu’Otlia s’en occupe, si tu as peur que mon père entre le ventre vide dans l’au-dèla. Et Angela, n’en parlons pas! Elle est une véritable experte des colivas et colacs.” Ainsi, l’auteure éduque en même temps à la connaissance de la culture roumaine à travers des scènes spécifiques, qu’elles soient d’un naturel rural ou d’un sens urbain sophistiqué. Impossible de passer à côté de l’histoire de la Roumanie actuelle, Felicia détaille en profondeur toute l’histoire de sa culture: „Les gens voulaient oublier le présent en se réfugiant dans le passé glorieux des ancêtres, ce que les manuels d’école leur ont appris pendant quelques 50 ans de régime communiste, une vision historique que l’école actuelle n’essayait pas de rectifier.(…) Zoé montre un pays qui ne sait pas admettre ses erreurs.”
Sonia nous amène dans le bon Bucharest d’antan, chez Craii de Curtea Veche ou sur Lipscani, son voyage pour quelques ingrédients bouilli des détails culturels. En plus du côté culinaire, il y a la comparaison avec les étrangers, comme Sonia est devenue maintenant, trop souriante, comme si elle n’appartenait pas à ce lieu dont elle y appartenait une fois. Le final nous offre un alter ego pour Sonia, une sorte d’externalisation de son discours philosophique. Ne sachant pas encore ce qu’elle fera de l’appartement hérité, Sonia plonge encore une fois dans le rêve canadien, lui aussi source d’une adaptabilité.

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